L’Écrin – Retour sur L’été infini de Marie-Claude Gendron

« J’aime faire confiance aux potentialités de création plurielle où l’incertitude et le risque sont mis sur un piédestal. »

Est-ce que tu peux nous expliquer un peu ton travail en tant qu’artiste ? Qu’est-ce qui anime ta réflexion artistique ?

Par une approche multidisciplinaire en art action, en arts visuels et en arts médiatiques, je tente de dégager les schèmes d’une collectivité qui s’actualise constamment dans les sphères du public, du privé et de l’intime. Lors de résidences de création, j’adopte la posture d’une ethnologue provisoire et témoigne de l’objet de mes observations par la diffusion d’un corpus artistique.

J’aborde chaque projet par une approche contextuelle et heuristique. J’élabore souvent un protocole ou une trame performative qui m’amène à travailler régulièrement et minutieusement avec les médiums qui m’apparaissent les plus adéquats dans un contexte donné. J’accueille ainsi chaque situation et ses complexités en étant poreuse à ce qui advient, ou au contraire, à ce qui n’advient pas.

Je considère le potentiel de l’archive et de la ruine par des mises en action et en espace que je présente parfois comme des « tableaux vivants ». De l’ordre de la commémoration brute, mes projets tentent de faire la mise en exergue de l’inévitable transformation de l’existant. Depuis quelques années, je m’intéresse particulièrement aux multiples possibles du livre-objet et aux différentes formes de poésie en action.

Depuis 2010, je développe en parallèle une pratique de « caretor (1) » néologisme entre « care » (soin) et « curator » (commissaire). Suite à l’organisation de nombreux événements performatifs et expositions autogérées, je me suis interrogée sur mon rôle dans ces événements. J’ai constaté que j’agissais principalement comme hôte (2) et que je prenais soin d’inviter des artistes de différentes générations, partageant différentes expériences dont j’apprécie la pratique et avec qui j’avais envie de travailler. Il apparaît que j’aime faire confiance aux potentialités de création plurielle où l’incertitude et le risque sont mis sur un piédestal.

Comment es-tu arrivé à créer ton projet ? Qu’est-ce que tu cherchais à explorer ?

Ma proposition de projet pour L’Écrin consiste à faire la mise en espace et la mise en action d’extraits choisis du roman L’Été infini de Madame Nielsen. Il s’agit d’élaborer de manière processuelle une narration visuelle composée de papiers, d’objets, d’écrits et de dispositifs lumineux à partir de différents extraits du roman. Comme le laboratoire-résidence est d’une durée de 12 semaines, j’ai séparé ledit roman de 168 pages en 12 sections de 14 pages.

Chaque semaine donc depuis le 1er février, je lis à répétition les 14 pages et j’annote à même le livre mes impressions sur différents passages. Lorsque L’imprimerie était ouverte, je profitais également de l’accessibilité des espaces et des équipements à ma disposition pour développer un travail que je ne pouvais pas nécessairement réaliser dans mon petit atelier chez moi. Une fois dans l’espace de L’Écrin, j’élaborais une installation représentative de l’extrait avec différents matériaux comme du tissu, du papier et des objets divers (serrure, vitre cassée, récipients, roches, etc).

J’ai choisi le roman L’Été infini pour plusieurs raisons. Ce qui m’intéressait surtout, c’était l’éclatement de la structure chronologique ainsi que de la temporalité du récit. Cela m’a amené à réutiliser des objets ou dispositifs de la première semaine à la quatrième, lorsque le récit nous ramène à la temporalité de l’extrait de la première semaine. L’autrice (3) du roman développe une écriture qui coule comme un fleuve. Les descriptions de lieux et d’atmosphères sont alambiquées, pourtant les phrases sont écrites comme un souffle. D’ailleurs, l’autrice a écrit le récit en deux mois seulement. Une autre raison qui m’a poussé à choisir ce roman, c’est qu’il m’est arrivé rarement de lire un livre qui m’amène à ce point à vivre littéralement les atmosphères et les états des personnages. Suite à la lecture, je souhaitais matérialiser en quelque sorte le récit.

L’espace sculptural de L’Écrin m’apparaissait comme un terrain de jeu assez intéressant pour expérimenter également différentes manières de travailler le papier et de le mettre en espace afin que le matériau « vive » de lui-même. Par exemple, j’ai découpé des fleurs réalisées par William Morris (4) et les ai suspendues par un fil. La chaleur du calorifère de la vitrine a fait en sorte que les fleurs de papier se sont mises à tournoyer. C’est ce genre de surprises lors de la conception heuristique qui m’intéresse. J’aime l’idée que les objets acquièrent une certaine autonomie.

« Il m’est arrivé rarement de lire un livre qui m’amène à ce point à vivre littéralement les états et les émotions des personnages. »

L’Écrin est à la fois une sculpture et un objet de support, mais c’est aussi un espace pour expérimenter et non pour présenter un travail fini. Comment as-tu travaillé avec cette contrainte ?

Pour matérialiser et rendre « vivant » le roman, je me suis donné comme protocole de passer une fois par semaine à L’Écrin pour réaliser une installation processuelle et évolutive. L’espace n’est absolument pas neutre de par sa couleur et son architecture singulière. J’ai donc essayé d’intégrer la couleur aux compositions installatives et de jouer avec la structure imposée de l’espace. De plus, l’effet de la vitrine m’a également un peu déstabilisée. Comme j’utilise souvent beaucoup d’objets, des vêtements et des tissus dans mes installations, j’ai dû réfléchir à la mise en espace pour éviter de créer un effet de vitrine de magasin. Je suis également intervenue directement sur les murs par l’inscription des dates de mes passages. Ces mêmes murs ont été recouverts de dessins d’architecture par impressions carbone.

La lecture du roman en simultané m’a aussi permis de laisser « inachevée » ou « non résolue » l’installation. Puisque je savais que le tout serait modifié la semaine suivante, je travaillais en quelque sorte en état « d’urgence ». Ceci m’a amenée à faire des choix plus rapidement sans nécessairement passer par plusieurs étapes de doutes. Lorsque je réalise un projet, je passe inévitablement par une étape réflexive et contemplative de longue durée. Lors des interventions dans L’Écrin, le travail était plus direct. Je n’apprécie pas une manière de travailler plus que l’autre. Je pense que les deux états de création — le très lent, réflexif et précis, et le très spontané, rapide et brut — cohabitent et existent ensemble dans ma pratique. Je pense que le laboratoire L’Écrin m’a permise de mieux comprendre cela.

Ton travail dans L’Écrin a été par essence expérimental. Poursuivras-tu certaines réflexions qui ont surgi au cours de ce processus ?

Assurément. J’avais envie depuis longtemps de travailler sur des sculptures portatives monumentales et de les présenter dans un contexte performatif. C’est-à-dire en les manipulant dans un espace public.

Sans être portatif, j’ai aimé considérer l’espace de L’Écrin comme un objet sculptural aux multiples possibles, en transformation continue.

J’ai bien aimé rédiger un texte de présentation évocateur du projet sans qu’il soit tout à fait descriptif. Le travail de l’écriture et de la poésie est intrinsèquement lié à ma pratique. Cependant, il est rare que je présente mes écrits dans un contexte d’exposition en arts visuels. Suite à ce projet, j’aimerais explorer différentes manières de diffuser mon travail d’écriture.

Pour lire le texte, cliquez ici.

(1) J’ai défini ce terme en 2019 avec le projet « Faute de moyens, on aura au mieux les uns, les unes et tous les autres » présenté à GHAM & DAFE et qui impliquait un collectif ad hoc de 15 artistes.
(2) À lire : l’excellent article de Camille Richard sur son interprétation du rôle de « careter »
En ligne : Faute de moyens, on aura au mieux les uns, les unes et tous les autres
(3) L’autrice Madame Nielsen s’identifie comme le personnage du jeune garçon gracile qui deviendra une vieille femme écrivaine, c’est-à-dire elle-même.
(4) William Morris, est un, designer textile, imprimeur, écrivain, poète, conférencier, peintre, dessinateur et architecte britannique londonien né en 1834.

Crédits photos : Marie-Claude Gendron

© L’imprimerie, centre d’artistes, 2020